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Alvin Toffler: prédictions non avérées

Toffler disait que, avec l’avènement de la troisième vague, notre civilisation « pourrait bien être la première civilisation véritablement humaine de l’histoire.  » Il allait encore plus loin en affirmant que les calamités et les catastrophes technologiques étaient liées à des technologies de la seconde vague, « et ce, pour une raison qui n’a rien de mystérieux : les technologies de la troisième vague ne ce sont pas encore déployées à grande échelle. Nombre d’entre elles en sont encore à leurs balbutiements.  »

Le discours de Toffler est ici essentiellement techniciste. Toffler associe librement technologie et évolution de la société et des communications. Certes, les technologies ont un impact économique sur nos sociétés, mais ont-elles pour autant un impact sur la communication ?

« Avant l’avènement des mass media, l’enfant de la Première Vague grandissait dans un village qui changeait lentement, et disposait pour construire son modèle de la réalité de sources d’images en nombre extrêmement limité –– l’instituteur, le curé, le notable, et par-dessus tout, sa famille. Il n’y avait ni télévision ni radio permettant de donner à l’enfant l’occasion de rencontrer beaucoup de catégories de personnes différentes.
[…]
La Seconde Vague a multiplié les filières où l’individu puisait l’image qu’il se formait de la réalité. L’enfant n’avait plus pour source d’images la seule nature ou son seul entourage : elles lui arrivaient aussi des journaux, de la radio, et plus tard de la télévision. Dana la plupart des cas, l’Église, l’État, les parents et l’école continuaient de parler de la même voix et leur puissance a été utilisée pour standardiser le flot d’images qui irriguent la psyché de la société en court-circuitant les lignes de démarcation régionales, ethniques, tribales et linguistiques.
[…]
Or, la Troisième Vague est en train de modifier tout cela de fond en comble. L’accélération du changement au niveau de la société détermine une accélération parallèle du changement au plan de l’individu. Les nouvelles informations qui nous parviennent nos obligent à remanier constamment notre fichier d’images, et à un rythme toujours plus rapide. Si nous ne mettons pas notre stock à jour, nos actes seront coupés du réel, et notre compétence s’amoindrira progressivement. Nous deviendrons des inadaptés.  »

Dans ce bref portrait que nous brosse Alvin Toffler des trois vagues importantes, agricole, industrielle et post-industrielle, force nous est de constater que les changements dont il parle se sont effectivement produits. Par contre, là où il y a un problème, c’est que Toffler fonde les changements sociaux et la communication de la dernière vague sur la technologie. Cette Troisième Vague qui truffe d’ordinateurs notre société devrait nous rendre plus intelligents. 

« Néanmoins, attendons-nous à voir les ordinateurs enrichir notre conception de la causalité, améliorer notre compréhension de l’interdépendance des choses et nous aider à construire des ensembles signifiants et synthétiques à partir des données ponctuelles qui tourbillonnent tout autour de nous. L’ordinateur est un antidote à la culture éclatée. En même temps, l’environnement intelligent finira peut-être par modifier, non seulement la manière dont nous analysons et les problèmes et intégrons l’information, mais aussi la chimie même de notre cerveau. […] Un environnement intelligent produira peut-être des gens plus intelligents. »

Avouons que Alvin Toffler pousse ici les choses un peu loin. En fait, le discours de Toffler est aussi le discours triomphant des technologies qui prévaut depuis l’arrivée massive des micro-ordinateurs au milieu des années et amplifié par l’entrée d’Internet dans le grand public en 1995. On se rend bien compte, avec un recul de plus de trente ans, que ce discours était à la fois un mélange de réalité et de fantasmes. Est-ce que les changements annoncés par Toffler se sont avérés ? Pas du tout, et notre environnement n’est pas plus intelligent qu’il l’était dans les années 60 et 70. La seule chose que nous ayons réellement faite, c’est d’accélérer les processus de transmission de l’information. 

Depuis le milieu des années 80, des millions d’utilisateurs et d’entreprises se sont servis de l’ordinateur pour accélérer leur productivité. L’ordinateur n’a pas permis de réinjecter de l’intelligence dans nos sociétés comme Toffler s’y attendait, bien au contraire; il a tout simplement accéléré ce qui existait déjà, depuis les processus d’affaires, la finance, l’économie jusqu’à la communication. L’ordinateur a entraîné des changements quantitatifs importants, certes, mais pour l’aspect qualitatif, la démonstration reste encore à faire.

On aurait pu s’attendre, au milieu des années 90, que dix ans de pratique massive de l’ordinateur nous auraient donné la distance critique nécessaire pour évaluer les enjeux et les impacts de celui-ci, mais Internet est arrivé, et les ingénieurs, homme d’affaires, journalistes, politiciens et évangélisateurs ont repris leur bâton du pèlerin. Après l’éclatement de la bulle technologique en 2000, on aurait également pu s’attendre à certaines remises en question, ou du moins à certaines réflexions, mais ce ne fut pas le cas, car le Web 2.0 annonçait, une fois de plus, des jours meilleurs pour tous où les médias sociaux allaient enfin tous nous connecter dans un fantastique maillage social interpersonnel : le réseautage par technologies interposées devint le maître mot, et Facebook, MySpace, Twitter et autres sont devenus les outils par lesquels notre communication sociale s’organise.

Pourtant, tout ça, une société meilleure, plus juste et plus égalitaire, les hommes politiques et les futurologues nous la promettent depuis les années 60. 

« Une bibliothèque, un fichier, ne pensent pas et, a fortiori, ne pensent pas de manière non conformiste, alors qu’au contraire nous pouvons demander à l’ordinateur de penser l’impensable, de penser ce qui n’a jamais été pensé. Il ouvre la voie à des théories, des concepts, des idéologies, des intuitions artistiques, des progrès techniques, des innovations économiques et politiques inédites, à proprement parler inconcevables auparavant. En ce sens, il accélère le changement historique et éperonne le mouvement en direction de la diversité sociale caractéristique de la Troisième Vague.  »

Il y a de quoi faire décrocher un sourire en lisant ce paragraphe d’Alvin Toffler. Depuis l’arrivée des ordinateurs et d’Internet, avez-vous vu, ou même ne serait-ce entrevu, des innovations politiques dans nos sociétés occidentales ? À ce que je sache, que l’on soit aux États-Unis, au Canada, ou dans les pays de l’Union européenne, je n’ai rien vu qui ressemble de près ou de loin à une révolution politique, bien au contraire : ce sont les mêmes bons vieux paradigmes qui sont toujours en place et qui fonctionnent, ma foi, pas si mal, même s’ils sont à améliorer. Ici, la technologie n’a pas eu d’impact, sauf celle d’accélérer la transmission des messages vers la population. Que le président Obama ait utilisé son Blackberry, Twitter et Facebook pendant sa campagne électorale ne représente en rien une révolution politique, tout au plus une utilisation judicieuse des nouveaux moyens de transmission de l’information pour rejoindre les commettants.

Côté économie, il y a de quoi se tordre littéralement de rire. Non seulement les économistes n’ont rien vu venir malgré leurs modèles informatiques sophistiqués, mais ils nous ont même dit que nous étions dans une période de croissance. En fait, les technologies ont permis de concevoir des modèles informatiques de l’économie d’une impressionnante capacité de traitement de l’information, mais tout à fait incapables d’analyser l’information. On a cru que les modèles économiques une fois soumis au traitement de l’ordinateur allaient nous révéler l’information ultime quant au comportement des marchés, mais ce fut peine perdue.

En ce qui concerne la diversité sociale, il y a vraiment eu diversification du côté de l’inégalité sociale de ceux qui peuvent ou non utiliser tous les nouveaux outils disponibles. L’arrivée d’Internet et des médias sociaux n’a strictement rien changé dans nos sociétés au niveau de la répartition des richesses. Les pauvres sont toujours aussi pauvres, la classe moyenne s’appauvrit jour après jour et paye de plus en plus d’impôts, et les biens nantis sont encore mieux nantis qu’auparavant. Les nouvelles technologies ne sont donc pas ce grand égalisateur social tant clamé, et elles ont plutôt créé des clivages sociaux importants. Ce qui était supposé niveler a plutôt contribué à rendre encore plus criantes et évidentes les inégalités sociales.

Pour sa part, l’intuition artistique a-t-elle vraiment bénéficié de la venue de l’ordinateur et de l’Internet ? Certes, l’ordinateur a permis d’explorer de nouvelles avenues, mais est-ce que l’Internet a réellement permis, hormis quelques cas anecdotiques, d’améliorer la diffusion des œuvres et de permettre la reconnaissance des artistes en question ? En fait, Internet a plutôt permis de donner une tribune à des dizaines de milliers d’artistes en compétition directe avec toutes les autres tribunes. Plus que jamais, ces nouveaux outils qui permettent de diffuser les œuvres du premier venu ont noyé l’ensemble de tous les artistes et leurs œuvres dans un magma informationnel informe.

Quand on y regarde de près, il est tout à fait vrai que les technologies de la communication ont rendu possible la démocratisation des outils de production et de création. Ils ont aussi permis de diffuser les œuvres produites par ces outils vers le plus grand nombre possible d’internautes potentiels, mais ils ont aussi, du même souffle, verrouillé les artistes dans des ghettos hautement spécialisés. Aujourd’hui, plus que jamais, il devient extrêmement difficile de se démarquer, noyés que nous sommes par tous ceux qui entrent en compétition directe avec nous partout sur la planète.
Flux - Réalité sociale augmentée - Tome 1