Éditions Écriture Virale

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Lancement du livre « Tendances - Savoir les décrypter »


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Internet aux confins de l'inutilité ?

Montesquieu disait : « La médiocrité est un garde-fou » et Jean-Pierre Gattégno, quant à lui, disait : « Rien ne vaut la médiocrité pour passer inaperçu. » En fait, les deux ont raison. Autant la médiocrité peut être un garde-fou à l’élitisme débridé, autant elle peut nous faire passer inaperçus, et le Web joue à merveille ces deux rôles.

Il est notoire de dire que les élites culturelles considèrent le Web comme une poubelle, un repaire de pirates et un fantastique Red Light du sexe virtuel, comme il est notoire de dire que, sur Internet, à moins que vous ne soyez une vedette des médias de masse, vous passerez carrément inaperçu.

Sur le Web, tout se confond, le meilleur comme le pire, tout comme l’excellence et la médiocrité. Faire le tri entre les deux en fonction de la popularité de l’hyperlien à la Google devient de plus en plus difficile, car l’un peut aussi bien être l’un que l’autre. Tout est informe sur le Web et ne prend forme et vie que grâce au bon vouloir des hyperliens, et non en fonction de la pertinence. Dès le départ, le jeu a été faussé, et il nous reste maintenant à nous débrouiller avec le reste.

Par contre, il est aussi vrai de dire que le Web est un endroit merveilleux pour s’exprimer qui nous affranchit de tous les filtres et intermédiaires qui bloquent d’ordinaire notre expression. Il est aussi vrai de dire que le citoyen ordinaire est devenu producteur de contenus.

Peu importe ce que vous créez, produisez et diffusez et qui circule sur le Flux n’a d’importance. Tout s’équivaut sur le Flux et ne devient pertinent qu’en fonction de ce que vous voulez bien saisir à partir du Flux, et c’est la raison pour laquelle ce sont des contextualisants qui circulent sur le Flux. Comme vous le savez déjà, ces contextualisants transportent déjà avec eux des contextes culturels en fonction de leurs émetteurs.

En fait, le Flux s’abreuve au puits infini du Web qui regorge de millions de téraoctets d’informations qu’il transporte par la suite vers des centaines de millions d’utilisateurs qui se les approprient, les remettent en contexte, les retournent dans le Flux et retombent dans le puits du Web sous une forme ou une autre.

Le Web nous a offert la possibilité de nous exprimer sans contrainte, ce que nous avons fait. Conséquemment, nous avons collectivement généré des tonnes d’informations souvent mal structurées et rédigées dans une langue approximative. Imaginez un peu la chose : des quantités astronomiques d’informations inutilisables et sans valeur.

Nous pensons avoir créé un nouveau monde avec Internet et le Web. Les technoévangélistes nous ont promis une meilleure société, un nouveau monde plus démocratique par le seul truchement des réseaux sociaux, plus proche du citoyen, mais le citoyen s’en est emparé comme ils s’y sont attendus et l’egocasting est devenu la norme. Dans toute l’histoire de l’humanité, on n’a jamais vu naître un nouveau monde, n’en déplaise aux utopistes, car l’homme étant ce qu’il est, il ne peut s’empêcher de reproduire les mêmes modèles, peu importe ce dans quoi il s’investit ou s’aventure.

Il est tout à fait vrai de dire que le Web est le lieu de l’expression citoyenne. Consultez tous les sites appartenant à des groupes de pression, ou bien, tous les blogues personnels, Facebook, Twitter et tout le reste, et vous trouverez là l’expression citoyenne portée à son paroxysme. Le seul problème, c’est que c’est devenu l’expression de soi pour soi et non de soi en fonction de sa communauté. Le Web 2.0 a magnifié l’expression de l’ego comme jamais, mais dans le même souffle, il a ouvert comme jamais les portes d’une libre expression. En fait, c’était le prix à payer pour la démocratisation de l’expression. Le pire côtoie le meilleur, mais le pire l’emporte en quantité sur le meilleur, comme dans la vie réelle.

En fait, le Web n’est que le reflet de ce qu’est notre société, et ce n’est surtout pas un nouveau monde avec de nouvelles valeurs. Nous avons transposé dans cet univers ce que nous sommes et rien d’autre, et comme la médiocrité est naturellement plus répandue que l’excellence, le Web a tout simplement permis de la rendre encore plus évidente. Hors du Web, en société, nous avons mis en place de puissants filtres pour faire le tri de ce qui est médiocre de ce qui est excellent, ce que nous n’avons pas fait sur le Web, et peut-être est-ce tout à fait correct ainsi.

Nous avons collectivement pensé que l’expression citoyenne sur Internet allait révolutionner notre société, mais cette expression citoyenne ne s’est pas manifestée comme les chantres du Web s’y attendaient : elle s’est transformée en egocasting, autrement dit, en glorification de soi.

Le grand écrivain français Céline, avait eu cette réflexion intéressante dans l’introduction de sa thèse de médecine concernant la Révolution française : « […] les hommes voulant du progrès et le progrès voulant des hommes, voilà ce que furent ces noces énormes. L’humanité s’ennuyait, elle brûla quelques Dieux, changea de costume et paya l’Histoire de quelques gloires nouvelles. Et puis la tourmente apaisée, les grandes espérances ensevelies pour quelques siècles encore, chacune de ces furies partie “sujette” pour la Bastille en revint “citoyenne” et retourna vers ses petitesses, épiant son voisin, abreuvant son cheval, cuvant ses vices et ses vertus dans le sac de peau pâle que le Bon Dieu nous a donné. » A posteriori, on pourrait presque croire qu’il s’agissait d’une vision prophétique. 

Tout comme le mentionne Céline, il n’est pas faux de dire que les hommes veulent du progrès et que le progrès veut des hommes ; c’est un peu comme une tautologie. Le progrès alimente le progrès et l’homme veut du progrès, alors l’homme alimente le progrès qui s’alimente du progrès. Internet nous a permis de changer de costume tout en évitant le bain de sang de la Révolution française, nous a donné une gloire nouvelle, celle d’une technologie omniprésente, d’une incroyable impression d’efficacité et de contrôle absolu, et nous a tous permis de nous glorifier en nous ramenant à notre niveau citoyen, à nos petitesses et à notre ego. Troublant comme comparaison !

Flux - Réalité sociale augmentée - Tome 1