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Génération C, Danah Boyd et l'éducation: erreur d'appréciation

Les 21 et 22 octobre 2009, se tenait à Québec le colloque du CEFRIO portant sur la Génération C, celle qui clique, crée, communique et coopère. Lors de sa prestation, la gourou des réseaux sociaux, Danah Boyd, est venu affirmer que les façons traditionnelles d’enseigner n'étaient plus pertinentes dans le contexte actuel, suite à la question d'une participante qui se demandait pourquoi l'école était si déconnectée de la réalité des réseaux sociaux. Poursuivant dans la même veine, elle est en a rajouté en disant que les entreprises devraient dire aux écoles «voici les compétences dont nous aurons besoin».

Ici madame Boyd commet deux erreurs d'appréciation importantes:
  1. Les technologies ne font pas la pédagogie, ce sont les êtres humains qui font de la pédagogie.
  2. L'école n'a pas à se plier, et ne doit pas se plier à un discours utilitariste.
En France, dès 1960, le célèbre écrivain André Malraux, alors politicien, avait fait équiper en téléviseur les salles de classe, persuadé que cet outil d'avenir allait révolutionner la pédagogie. Depuis, cet amour des politiques pour les nouvelles technologies, et particulièrement dans leur déclinaison pédagogique, ne s'est jamais démenti. Claude Allègre, en son temps, avait déclenché l'ire des professeurs en vantant l'interactivité qui devait éradiquer l'échec scolaire puisque «quand l'élève pose une question, l'ordinateur répond». Aujourd’hui on peut sourire d’une telle affirmation, mais ce qui est le plus inquiétant, c’est que ce discours n’a pas perdu de sa vigueur avec le temps. 

Aujourd’hui, on vous promet, avec preuves à l’appui, que les enfants apprendront mieux avec plus de technologies. D’ailleurs, le Figaro soulignait, en septembre 2009, que « le gouvernement est préoccupé par le retard de la France. En matière de développement des Tice à l'école, elle occupe le vingt-quatrième rang sur vingt-sept dans l'Union européenne, et le douzième rang en ce qui concerne le ratio entre élèves et ordinateurs. «On ne peut pas se permettre de conserver une sous-culture de l'outil informatique, alors que la moitié de la production de la richesse mondiale va dépendre de ces nouvelles technologies dans les années à venir. Nous aurons besoin d'ingénieurs, de techniciens… »

Pour les tenants de la technologie à toutes les sauces, la question n'est plus de savoir s'il faut ou non des technologies dans l'éducation, «c'est un débat dépassé», affirme Jean-Michel Fourgous qui revendique six années d'innovation en matière de numérique. Les Tice motivent les élèves, permettent de lutter contre l'ennui et l'absentéisme à l'école, notamment auprès des perturbateurs. On passe d'un enseignement traditionnel, frontal, à un enseignement où l'enfant est plus actif, parle plus. Enfin, on permet à l'enseignant de se réapproprier et de contrôler cette technologie qui souvent lui échappe mais dans laquelle les enfants sont tous à l'aise ».


J'ai déjà entendu des énormités, mais celle-là les bat toutes: «Les Tice motivent les élèves, permettent de lutter contre l'ennui et l'absentéisme à l'école, notamment auprès des perturbateurs.» La démotivation, l'absentéisme et le décrochage sont des problèmes séculaires, et ce ne sont pas les technologies qui résoudront ce problème, mais bel et bien des stratégies pédagogiques. À vouloir fonder la pédagogie sur les technologies, on finit par ne plus faire de pédagogie. Tout comme il est impossible de fonder un projet de société sur des technologies, il en va de même pour la pédagogie. Le problème c'est que l'on voit dans les technologies une panacée qui règlera des problèmes auxquels nos institutions d'enseignement sont confrontées depuis belle lurette.

La réflexion de madame Boyd en dit long sur cette notion insidieuse qui veut que plus de technologies résoudront de plus en plus de problèmes en milieu scolaire. En fait, c'est faux, absolument faux et sera toujours faux. Comment est-il possible, alors que la compétence cognitive des jeunes n'est même pas au rendez-vous pour être en mesure de transformer adéquatement des informations en connaissances, de penser que les technologies augmenteront les compétences cognitives et analytiques de ces mêmes jeunes. Les technologies n'ont aucune facultés cognitives; elles transmettent de l'information. À nous, par la suite, de jauger, mettre en contexte, évaluer, soupeser les informations pour les transformer en connaissances. Et c'est là où des programmes pédagogiques devraient s'insérer: fournir des compétences cognitives pour transformer les informations en connaissances opératoires.

Lorsque madame Boyd affirme que les entreprises devraient dire aux écoles «voici les compétences dont nous aurons besoin», on recale l'école à un simple rôle utilitariste, alors que l'école se doit d'être avant tout un milieu où l'on vous apprend à transformer des informations en connaissances opératoires. 

Finalement, tout ça pour vous dire que si l'école n'est même pas en mesure d'enseigner comment transformer des informations en véritables connaissances utiles, comment voulez-vous que les jeunes soient en mesure de traiter le flot d'informations ininterrompues en provenance du Flux qui se met présentement en place ?

Au bout du compte, ce n'est pas la pédagogie qui a besoin d'une révolution, mais ce sont ceux qui pensent la pédagogie qui ont besoin d'une révolution. Le Flux sera bientôt notre avenir collectif, une réalité sociale augmentée. Alors que le numérique est passé du domaine de la technologie à celui de valeur et code culturel socialement partagée, ne serait-il pas plus approprié de penser une pédagogie en fonction des compétences cognitives dont il faut disposer pour faire le tri dans le flot ininterrompu de toutes les informations en provenance du Flux ? Posséder la compétence cognitive pour utiliser une technologie est une chose, disposer de la compétence cognitive pour traiter les informations en provenance d'une technologie est une toute autre chose: il y a ici un bond quantitatif et qualitatif majeur.

P.S. Et sur le sujet de l’apprentissage par compétences et de l’intégration des nouvelles technologies en éducation, je peux vous en parler longuement, car j’ai écrit trois livres sur le sujet parus aux Éditions Marie-France entre 2003 et 2006. Aujourd’hui je me rends compte que j’ai, à l’époque, un peu déliré, car j’acceptais d’emblée le discours techniciste comme une solution aux problèmes d’apprentissage.

Flux - Réalité sociale augmentée - Tome 1